04/12/2006

Les étrangers

"Bruxelles étouffe sous la pression des étrangers.

Pas ceux qui sont montrés du doigt par les partis extrémistes, pas les gens venus d’autres pays, non, pas ceux qui viennent de pays lointains, qui rament jour après jour pour obtenir des papiers, un logement ou, s’ils ont beaucoup de chance, un boulot sous-payé, non, ceux-là font vivre la ville et lui donnent des couleurs, dont elle a bien besoin : un peu de tropiques à la Porte de Namur, beaucoup de thé, de loukoums et de menthe derrière la gare du Nord, des pizzas turques, des cafés de tous les coins du monde, des épices et de la semoule en vrac. Tous ces gens font de Bruxelles une métropole en forme de mosaïque, où chacun est libre d’inventer ses propres repères.

 

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Non, les étrangers redoutables sont parfois nés ici, leur étrangeté n’a rien à voir avec leur nationalité, ils se recrutent parmi les fonctionnaires internationaux ou les parlementaires de l’Union européenne, parmi les cadres dans les myriades de multinationales qui ont fait du siège bruxellois leur tête de pont pour l’offensive européenne, ils sont lobbyistes, consultants, consulaires, …

 

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Ils gagnent en un mois ce qu’un ouvrier n’amassera pas même en six mois de labeur et font de cet argent une barrière pour se couper du monde. Ils sont prêts à payer des fortunes pour des appartements meublés, ils ont perdu le sens des réalités et vivent au cœur de la Belgique comme des colons dans une contrée sous-développée. Ils mangent entre eux, rient entre eux, boivent et s’accouplent entre eux, dans une série impressionnante de langues qu’ils abandonnent aussitôt au seul profit de l’anglais d’aéroport, la langue du marché universel et du show-business, l’anglais de Bill Gates et de Britney Spears, concentré en cinq cents mots usuels, dont un grand maximum de cinquante verbes, à peine de quoi se faire comprendre au sujet de lois à amender et de sandwichs à commander pour la pause, sûrement pas assez pour partager ne fût-ce que la moitié de ce qu’un être humain normal peut exprimer comme émotions, comme sentiments, en une seule journée. Mais ces mots-là ne sont pas nécessaires ; en costume-cravate, on ne pleure pas, on ne tremble pas, on ne faiblit jamais : on palabre, on négocie. La vie peut être réduite à un éternel échange commercial : qu’as-tu à vendre ? Qu’ai-je envie d’acheter ? L’amour lui-même n’est à leurs yeux qu’une transaction, une relation contractuelle comme tant d’autres dans laquelle on aurait tort d’investir plus que de raison.

 

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Ce sont ces étrangers-là, étrangers non par la nationalité mais étrangers à eux-mêmes et au monde qui les entoure, qui sont le vrai fléau de la ville. Armée d’autistes, aveugles et sourds, lâchés à la poursuite de l’argent, imaginant que le bonheur en découlera tout naturellement, cohorte d’écervelés, fiers de dépenser en frais de bouche le salaire d’un pompier, en billet d’avion de quoi rénover un immeuble entier, ils passent dans la ville comme les zombies dans un cimetière, le regard perdu et les jambes traversant les murs."

 

Extrait du roman de Nicolas Ancion

"Dans la cité Volta"

la ville écrite

CFC -Editions, 2005

avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

Nosferatuske

Commentaires

Le nouveau visage de Bruxelles Paf ! Je suis touchée par ce genre d'article....c'est tellement vrai ce que tu dénoce là...Mais faut pas aller tellement loin dans le temps...voici un petit extrait au sujet de la jonction Nord-Midi :
"Monsieur Aril Lombard avait évoqué les problèmes posés par la cathédrale Saint-Michel où la jonction passe dessous...(il aurait voulu quoi ? L'abattre ?) en plus il ajoute pour le quartier Terre-Neuve...Plus personne n'en nie l'utilité, et si nous avons démoli, c'étaient le plus souvent des taudis." !!!!! Quand je vois les prix que l'on paie pour avoir les restes de ces taudis aujourd'hui y a de quoi se poser des questions !

Écrit par : sophie | 05/12/2006

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